Je suis 3 – La vivance du Présent

La vivance du Présent

Visiteur : Comme je peux le voir, il n’y a rien d’anormal avec mon corps ni avec mon être réel. Les deux ne sont pas de mon fait et n’ont pas besoin d’être améliorés. Ce qui ne va pas, c’est le  » corps intérieur « , appelez-le esprit, conscience, antahkarana, peu importe le nom.
Nisargadatta Maharaj : Que considérez-vous comme un problème en ce qui concerne votre esprit ?
V : Il est agité, avide de l’agréable et effrayé par le désagréable.
N. M : Qu’y a-t-il de mal à ce qu’il recherche l’agréable et évite le désagréable ? Le fleuve de la vie coule entre les rives de la douleur et du plaisir. Ce n’est que lorsque l’esprit refuse de s’écouler avec la vie, et reste bloqué sur les rives, que cela devient un problème. Par couler avec la vie, j’entends l’acceptation – laisser venir ce qui vient et partir ce qui va. Ne désirez pas, ne craignez pas, observez le réel, comme et quand cela arrive, car vous n’êtes pas ce qui arrive, vous êtes celui à qui cela arrive. En fin de compte, vous n’êtes même pas l’observateur. Vous êtes l’ultime potentialité dont la conscience qui embrasse tout est la manifestation et l’expression.
V : Pourtant, entre le corps et le soi, il y a un nuage de pensées et de sentiments qui ne servent ni le corps ni le soi. Ces pensées et ces sentiments sont légers, transitoires et sans signification, une simple poussière mentale qui aveugle et étouffe, et pourtant ils sont là, obscurcissant et détruisant.
N.M : Assurément, le souvenir d’un événement ne peut pas passer pour l’événement lui-même. Pas plus que l’anticipation. Il y a quelque chose d’exceptionnel, d’unique, dans l’événement présent, que le précédent ou le futur n’ont pas. Il y a une vivacité, une actualité, il se détache comme s’il était éclairé. Le présent est marqué du sceau de la réalité, ce que le passé et le futur n’ont pas.
V : Qu’est-ce qui donne au présent ce « cachet de réalité » ?
N.M : Il n’y a rien de particulier dans l’événement présent qui le rende différent du passé et du futur. Pendant un moment, le passé a été réel et le futur le deviendra. Qu’est-ce qui rend le présent si différent ? Évidemment, ma présence. Je suis réel car je suis toujours maintenant, dans le présent, et ce qui est avec moi maintenant participe à ma réalité. Le passé est dans la mémoire, le futur – dans l’imagination. Il n’y a rien dans l’événement présent lui-même qui le fasse ressortir comme réel. Il peut s’agir d’un simple événement périodique, comme la sonnerie de l’horloge. Bien que nous sachions que les coups successifs sont identiques, le coup actuel est tout à fait différent du précédent et du suivant – tel qu’il est mémorisé ou attendu. Une chose focalisée dans le maintenant est avec moi, car je suis toujours présent ; c’est ma propre réalité que je confère à l’événement présent.
V : Mais nous traitons les choses dont nous nous souvenons comme si elles étaient réelles.

N.M : Nous prenons en considération les souvenirs, uniquement lorsqu’ils entrent dans le présent. L’oublié n’est pas compté jusqu’à ce qu’on se le rappelle – ce qui implique de l’amener dans le présent.
V : Oui, je vois qu’il y a dans le maintenant un facteur inconnu qui donne une réalité momentanée à l’actualité transitoire.
N.M : Vous n’avez pas besoin de dire qu’il est inconnu, car vous le voyez fonctionner en permanence. Depuis que vous êtes né, a-t-il jamais changé ? Les choses et les pensées ont changé tout le temps. Mais le sentiment que ce qui est maintenant est réel n’a jamais changé, même en rêve.
V : Dans le sommeil profond, il n’y a aucune expérience de la réalité présente.
N.M : La blancheur du sommeil profond est entièrement due à l’absence de souvenirs spécifiques. Mais un souvenir général de bien-être est présent. Il y a une différence de sentiment lorsque nous disons « j’étais profondément endormi » ou « j’étais absent ».
V : Nous allons répéter la question par laquelle nous avons commencé : entre la source de la vie et l’expression de la vie (qui est le corps), il y a le mental et ses états toujours changeants. Le flux des états mentaux est sans fin, sans signification et douloureux. La douleur est le facteur constant. Ce que nous appelons plaisir n’est qu’un vide, un intervalle entre deux états douloureux. Le désir et la peur sont la trame et la chaîne de la vie, et tous deux sont faits de douleur. Notre question est : peut-il y avoir un esprit heureux ?
N.M : Le désir est le souvenir du plaisir et la peur est le souvenir de la douleur. Les deux rendent l’esprit agité. Les moments de plaisir ne sont que des trous dans le flot de la douleur. Comment l’esprit peut-il être heureux ?
V : C’est vrai lorsque nous désirons le plaisir ou que nous nous attendons à la douleur. Mais il y a des moments de joie inattendue, non anticipée. Une joie pure, non contaminée par le désir – non recherchée, non méritée, donnée par Dieu.
N.M : Pourtant, la joie n’est de la joie que dans un contexte de douleur.
V : La douleur est-elle un fait cosmique, ou purement mentale ?
N.M : L’univers est complet et là où il est complet, où rien ne manque, qu’est-ce qui peut donner de la douleur ?
V : L’univers peut être complet dans son ensemble, mais incomplet dans ses détails.
N.M : Une partie du tout vue en relation avec le tout est également complète. Ce n’est que lorsqu’elle est vue isolée, elle devient déficiente et donc le siège de la douleur. Qu’est-ce qui rend l’isolement possible ?
V : Les limites de l’esprit, bien sûr. L’esprit ne peut pas voir le tout pour la partie.

N.M : Très bien. Le mental, par sa nature même, divise et oppose. Peut-il y avoir un autre esprit, qui unit et harmonise, qui voit le tout dans la partie et la partie comme totalement liée au tout ?
V : L’autre esprit – où le chercher ?
N.M : En allant au-delà de l’esprit qui limite, divise et oppose. En mettant fin au processus mental tel que nous le connaissons. Lorsque cela prend fin, cet esprit différent naît.
V : Dans cet esprit, le problème de la joie et de la tristesse n’existe plus ?
N.M : Pas comme nous les connaissons, comme désirables ou répugnants. Il devient plutôt une question d’amour cherchant à s’exprimer et rencontrant des obstacles. L’esprit inclusif est l’amour en action, luttant contre les circonstances, initialement frustré, finalement victorieux.
V : Entre l’esprit et le corps, c’est l’amour qui fait le pont ?
N.M : Quoi d’autre ? L’esprit crée l’abîme, le cœur le franchit.

Nisargadatta Maharaj

Extrait traduit pour www.meditations-avec-sri-Nisargadatta-Maharaj.com .  Version originale éditée par Maurice Frydman à partir des enregistrements en Marathi de Nisargadatta Maharaj et  publiée dans – « I am That » Acorn Press

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