Je suis Cela 98 : libre de l’identification personnelle

Nisargadatta Maharaj : Pouvez-vous vous asseoir par terre ? Avez-vous besoin d’un coussin ? Avez-vous des questions à poser ? Non pas que vous ayez besoin de poser des questions,
vous pouvez tout aussi bien vous taire. L’important, c’est d’être, juste d’être. Il n’est pas
nécessaire de demander quoi que ce soit, ni de faire quoi que ce soit. Cette façon
apparemment paresseuse de passer le temps est très appréciée en Inde. Elle signifie que, dans l’instant, vous êtes libéré de l’obsession du « quoi d’autre ». Lorsque l’on n’est pas pressé et que le mental est libre de toute anxiété, il devient silencieux et, dans le silence, on peut entendre quelque chose qui est d’ordinaire trop fin et trop subtil pour être perçu. L’esprit doit être ouvert et tranquille pour percevoir. Ce que nous essayons de faire ici, c’est de mettre notre mental dans l’ état adéquat pour la compréhension du Réel.
Visiteur : Comment apprendre à se débarrasser des préoccupations ?
N.M : Vous n’avez pas à vous préoccuper de vos soucis. Soyez simplement. N’essayez pas d’être silencieux ; ne faites pas d' »être silencieux » une tâche à accomplir. Ne vous agitez pas pour être tranquille, ne vous rendez pas malheureux à vouloir être heureux. Soyez simplement conscient que vous êtes et restez conscient – ne dites pas : « oui, je suis ; et après ? ». Il n’y a pas de « suite » dans « je suis ». C’est un état intemporel.
V : S’il s’agit d’un état intemporel, il s’affirmera de toute façon.
N.M : Vous êtes ce que vous êtes, intemporellement, mais à quoi cela vous sert-il si vous ne le savez pas et si vous n’agissez pas en conséquence ? Votre écuelle pour mendier peut être en or massif, mais tant que vous ne le savez pas, vous êtes un pauvre. Vous devez connaître votre valeur intérieure, lui faire confiance et l’exprimer dans le sacrifice quotidien du désir et de la peur.
V : Si je me connais, ne vais je plus ni désirer, ni craindre ?
N.M : Pendant un certain temps, les habitudes mentales peuvent persister en dépit de la nouvelle vision, l’habitude de se languir du passé connu et de craindre l’avenir inconnu.
Lorsque vous saurez qu’il s’agit uniquement d’habitudes mentales, vous pourez les dépasser. Tant que vous avez toutes sortes d’idées sur vous-même, vous vous connaissez à travers le brouillard de ces idées ; pour vous connaître tel que vous êtes, abandonnez toutes les idées. Vous ne pouvez pas imaginer le goût de l’eau pure, vous ne pouvez le découvrir qu’en abandonnant tous les arômes que vous y mêlez.
Tant que vous êtes intéressé par votre mode de vie actuel, vous ne l’abandonnerez pas.
La découverte n’est pas possible tant que vous vous accrochez à ce qui vous est familier. Ce n’est que lorsque vous prendrez pleinement conscience de l’immense douleur de votre vie et que vous vous révolterez contre elle, qu’une issue pourra être trouvée.
V : Je vois maintenant que le secret de la vie éternelle de l’Inde réside dans ces
dimensions de l’existence, dont l’Inde a toujours été la gardienne.
N.M : C’est un secret de polichinelle et il y a toujours eu des gens prêts à le partager. Les
enseignants – il y en a beaucoup ; des disciples intrépides – très peu.

V : Je suis tout à fait disposé à apprendre.
N.M : Apprendre des mots ne suffit pas. Vous pouvez connaître la théorie, mais sans l’expérience réelle de vous-même en tant que centre impersonnel et non qualifié de l’être, de l’amour et de la félicité, la simple connaissance verbale est stérile.
V : Alors, que dois-je faire ?
N.M : Être, essayer seulement d’être. Le mot le plus important est « essayer ». Allouez suffisamment de temps chaque jour pour vous asseoir tranquillement et essayer, juste essayer, d’aller au-delà de la personnalité, avec ses dépendances et ses obsessions. Ne
demandez pas comment, cela ne s’explique pas. Vous devez simplement continuer à
essayer jusqu’à ce que vous réussissiez. Si vous persévérez, il ne peut y avoir d’échec.
Ce qui compte avant tout, c’est la sincérité, le sérieux ; vous devez vraiment avoir eu
assez d’être la personne que vous êtes, et voir maintenant le besoin urgent de vous
libérer de cette auto-identification inutile avec son paquet de souvenirs et d’habitudes.
Cette mobilisation constante contre l’inutile est le secret de la réussite.
Après tout, vous êtes ce que vous êtes à chaque instant de votre vie, mais vous n’en
êtes jamais conscient, sauf peut-être au moment où vous vous réveillez du sommeil.
Tout ce dont vous avez besoin, c’est d’être conscient d’être, non pas comme une
déclaration verbale, mais comme un fait toujours présent. La présence de l’être vous
ouvrira les yeux sur ce que vous êtes. C’est très simple. Tout d’abord, établissez un
contact constant avec vous-même, soyez toujours avec vous-même. Toutes les
bénédictions découlent de la conscience de Soi. Commencez par être un centre
d’observation, de connaissance délibérée, et devenez un centre d’amour en action. Je
suis » est une petite graine qui deviendra un arbre puissant – tout naturellement, sans le
moindre effort.
V : Je vois tellement de mal en moi. Ne dois-je pas le changer ?
N.M : Le mal est l’ombre de l’inattention. À la lumière de la Présence pure, il se fane et tombe.
Toute dépendance à l’égard d’autrui est futile, car ce que les autres peuvent donner, les
autres le reprendront. Seul ce qui vous appartient au départ restera votre propriété à la
fin. N’acceptez de conseils que de l’intérieur, et même dans ce cas, éliminez tous les
souvenirs, car ils vous induisent en erreur. Même si vous êtes tout à fait ignorant des
voies et des moyens, vous n’êtes jamais laissé sans savoir quelle est la prochaine étape
à franchir.
Le problème, c’est que vous pouvez vous y dérober. Le guru est là pour vous donner
du courage grâce à son expérience et à son succès. Mais seul ce que vous découvrirez
par votre propre présence, votre propre effort, vous sera d’une utilité permanente.
Rappelez-vous que rien de ce que vous percevez ne vous appartient. Rien de valable ne
peut vous venir de l’extérieur ; seuls vos propres sentiments et votre propre
compréhension sont pertinents et révélateurs. Les mots, entendus ou lus, ne font que
créer des images dans votre esprit, mais vous n’êtes pas une image mentale. Vous êtes le
pouvoir de perception et d’action derrière et au-delà de l’image.

V : Vous semblez me conseiller d’être centré sur moi-même jusqu’à l’égoïsme. Dois-je
me défaire même de l’intérêt que je porte aux autres ?
N.M : Votre intérêt pour les autres est égoïste, préoccupé par vous-même, orienté vers vous-même.
Vous ne vous intéressez pas aux autres en tant que personnes, mais seulement
dans la mesure où ils enrichissent ou ennoblissent l’image que vous avez de vous-même.
Et le summum de l’égoïsme est de ne se soucier que de la protection, de la préservation
et de la multiplication de son propre corps. Par corps, j’entends tout ce qui est lié à votre
nom et à votre forme – votre famille, votre tribu, votre pays, votre race, etc. S’attacher à son nom et à sa forme, c’est de l’égoïsme. Un homme qui sait qu’il n’est ni corps ni esprit ne peut être égoïste, car il n’a aucune raison de l’être.

On peut aussi dire qu’il est tout aussi « égoïste » pour toutes les personnes qu’il rencontre
; le bien-être de chacun est le sien. Le sentiment « je suis le monde, le monde est moi »
devient tout à fait naturel ; une fois qu’il est établi, il n’y a plus moyen d’être égoïste. Être
égoïste signifie convoiter, acquérir, accumuler au nom de la partie en défaveur du tout.
V : On peut être riche et posséder beaucoup de biens, par héritage, par mariage ou
simplement par chance.

N.M : Si vous ne vous y accrochez pas, ces biens vous seront retirés.
V : Dans votre état actuel, pouvez-vous aimer une autre personne en tant que personne ?
N.M : Je suis l’autre personne, l’autre personne est moi-même ; nous sommes différents
par le nom et la forme, mais il n’y a pas de séparation. À la racine de notre être, nous ne faisons qu’un.
V : N’en est-il pas ainsi chaque fois qu’il y a de l’amour entre des personnes ?
N.M : Oui, mais ils n’en sont pas conscients. Ils ressentent l’attirance, mais n’en connaissent pas la raison.
V : Pourquoi l’amour est-il sélectif ?
N.M : L’amour n’est pas sélectif, c’est le désir qui l’est. Dans l’amour, il n’y a pas d’étrangers.
Lorsque le centre de l’égoïsme n’est plus, tous les désirs de plaisir et la peur de la douleur
cessent ; on ne cherche plus à être heureux ; au-delà du bonheur, il y a l’intensité pure,
l’énergie inépuisable, l’extase du don à partir d’une source pérenne.
V : Ne dois-je pas commencer par résoudre moi-même le problème du bien et du mal ?
N.M : Ce qui est agréable, les gens le considèrent comme bon et ce qui est pénible, ils le considèrent comme mauvais.

V : Oui, c’est comme ça pour nous, les gens ordinaires. Mais qu’en est-il pour vous, au niveau de l’unité ? Pour vous, qu’est-ce qui est bon et qu’est-ce qui est mauvais ?
N.M : Ce qui augmente la souffrance est mauvais et ce qui la supprime est bon.
V : Vous niez donc la bonté de la souffrance elle-même. Il existe des religions dans lesquelles la souffrance est considérée comme bonne et noble.
N.M : Le karma, ou destin, est l’expression d’une loi bénéfique : la tendance universelle à
l’équilibre, à l’harmonie et à l’unité. À chaque instant, tout ce qui se passe maintenant est pour le mieux. Cela peut paraître douloureux et laid, une souffrance amère et dénuée de
sens, mais compte tenu du passé et de l’avenir, c’est pour le mieux, car c’est la seule façon de sortir d’une situation désastreuse.
V : Ne souffre-t-on que pour ses propres péchés ?
N.M : On souffre avec ce que l’on pense être. Si vous vous sentez un avec l’humanité, vous
souffrez avec l’humanité.
V : Et puisque vous prétendez ne faire qu’un avec l’univers, il n’y a pas de limite dans le temps ou dans l’espace à votre souffrance !
N.M : Être, c’est souffrir. Plus le cercle de mon auto-identification est étroit, plus la souffrance causée par le désir et la peur est aiguë.
V : Le christianisme accepte la souffrance comme purificatrice et anoblissante, alors que
l’hindouisme la considère avec dégoût.
N.M : Le christianisme est une façon de mettre en mots et l’hindouisme en est
une autre. Le Réel est, derrière et au-delà des mots, incommunicable, directement
expérimenté, explosif dans son effet sur l’esprit. Il est facile à obtenir lorsque l’on ne veut
rien d’autre. L’irréel est créé par l’imagination et perpétué par le désir.
V : N’y a-t-il pas de souffrance nécessaire et bonne ?
N.M : La douleur accidentelle ou fortuite est inévitable et passagère ; la douleur délibérée, infligée même avec les meilleures intentions, est dénuée de sens et cruelle.
V : Vous ne puniriez pas le crime ?
N.M : La punition n’est rien d’autre qu’un crime légalisé. Dans une société fondée sur la
prévention plutôt que sur la vengeance, il y aurait très peu de crimes. Les quelques
exceptions seront traitées médicalement, comme des personnes dont le corps et l’esprit
sont à soigner .
V : Vous semblez faire peu de cas de la religion.
N.M : Qu’est-ce que la religion ? Un nuage dans le ciel. Je vis dans le ciel, pas dans les
nuages, qui sont autant de mots assemblés. Enlevez le verbiage et que reste-t-il ? La
Vérité. Ma maison est dans l’immuable, qui semble être un état de réconciliation et
d’intégration constantes des opposés. Les gens viennent ici pour apprendre l’existence
réelle d’un tel état, les obstacles à son émergence et, une fois qu’il est perçu, l’art de le
stabiliser dans l’espace.
Il n’y a donc pas de conflit entre la compréhension et la vie. Cet état est au-delà du mental
et n’a pas besoin d’être appris. Le mental ne peut que se concentrer sur les obstacles ; voir
un obstacle comme un obstacle est efficace, car c’est le mental qui agit sur le mental.
Commencez par le commencement : prêtez attention au fait que vous êtes. À aucun
moment vous ne pouvez dire « je n’étais pas », tout ce que vous pouvez dire, c’est : « je ne
me souviens pas ». Vous savez à quel point la mémoire n’est pas fiable. Acceptez que,
absorbé par de petites affaires personnelles, vous ayez oublié ce que vous êtes ; essayez
de ramener la mémoire perdue en éliminant ce qui est connu. On ne peut pas vous dire ce
qui va se passer, et ce n’est pas souhaitable ; l’anticipation crée des illusions. Dans la
recherche intérieure, l’inattendu est inévitable ; la découverte dépasse invariablement toute imagination. De même qu’un enfant à naître ne peut pas connaître la vie après sa
naissance, car il n’a rien dans son esprit qui lui permette de s’en faire une image valable, il
en va de même pour la vie après la naissance.
Le mental est incapable de penser le Réel en termes d’irréel, si ce n’est par la négation :
« Pas ceci, pas cela ». L’acceptation de l’irréel comme réel est l’obstacle ; voir le faux
comme faux et abandonner le faux fait apparaître la réalité. Les états de clarté totale,
d’amour immense, d’absence totale de peur, ne sont pour l’instant que des mots, des
esquisses sans couleur, des indices de ce qui peut être.
Vous êtes comme un aveugle qui s’attend à voir à la suite d’une opération – à condition de
ne pas se soustraire à l’opération ! Dans l’état où je me trouve, les mots n’ont aucune
importance. Il n’y a pas non plus de dépendance à l’égard des mots. Seuls les faits comptent.
V : Il ne peut y avoir de religion sans mots.
N.M : Les religions consignées ne sont qu’un amas de verbiage. Les religions montrent leur
vrai visage dans l’action, dans l’action silencieuse. Pour savoir ce que l’homme croit, il faut
regarder comment il agit. Pour la plupart des gens, être au service de leur corps et de leur
mental est leur religion. Ils peuvent avoir des idées religieuses, mais ils ne les mettent pas
en pratique. Ils jouent avec elles, ils y sont souvent très attachés, mais ils n’agissent pas
en conséquence.
V : Les mots sont nécessaires à la communication.
N.M : Pour l’échange d’informations, oui. Mais la véritable communication entre les
personnes n’est pas verbale. Pour établir et maintenir une relation, il faut une Présence
aimante exprimée par une action directe. Ce qui compte, ce n’est pas ce que vous
dites, mais ce que vous faites. Les mots sont fabriqués par le mental et n’ont de sens
qu’au niveau de celui-ci. Le mot « pain » ne permet ni de manger ni de vivre ; il ne fait que
véhiculer une idée. Il n’acquiert un sens que lorsque l’on mange. C’est dans le même
sens que je vous dis que l’état naturel n’est pas verbal. Je peux dire qu’il s’agit d’un
amour sage exprimé en action, mais ces mots n’expriment pas grand-chose, à moins
que vous n’en fassiez l’expérience dans sa plénitude et sa beauté.
Les mots ont leur utilité limitée, mais nous ne leur imposons aucune limite et nous nous
conduisons au bord du désastre. Nos nobles idées sont finement équilibrées par des
actions ignobles. Nous parlons de Dieu, de Vérité et d’Amour, mais au lieu d’une
expérience directe, nous avons des définitions. Au lieu d’élargir et d’approfondir l’action,
nous ciselons nos définitions. Et nous nous imaginons que nous savons ce que nous
pouvons définir !
V : Comment transmettre une expérience autrement que par des mots ?
N.M : L’expérience ne peut être transmise par des mots. Elle s’exprime par l’action. Un
homme qui vit intensément son expérience rayonnera de confiance et de courage. Les
autres aussi agiront et acquerront l’expérience née de l’action. L’enseignement verbal a
son utilité, il prépare l’esprit à se vider de ses accumulations.
Un niveau de maturité mentale est atteint lorsque plus rien d’extérieur n’a de valeur et
que le coeur est prêt à tout abandonner. Le réel a alors une chance et il la saisit. Les
retards, s’il y en a, sont dus au fait que l’esprit n’est pas disposé à voir ou à se
débarrasser.
V : Sommes-nous si seuls ?
N.M : Oh, non, nous ne le sommes pas. Ceux qui ont peuvent donner. Et ces donateurs sont
nombreux. Le monde lui-même est un don suprême, entretenu par des sacrifices d’amour.
Mais les bons bénéficiaires, sages et humbles, sont si peu nombreux. La loi éternelle est :
« Demandez et l’on vous donnera ». Vous avez appris tant de mots, vous en avez prononcé
tant. Vous savez tout, mais vous ne vous connaissez pas vous-même. Car le Soi n’est pas
connu par des mots – seule une vision directe le révélera. Tournez votre attention en vous-même, cherchez en Vous.
V : Il est très difficile d’abandonner les mots. Notre vie mentale est un flux continu de
mots.

N.M : Ce n’est pas une question de facilité ou de difficulté. Vous n’avez pas
d’alternative. Soit vous essayez, soit vous n’essayez pas. C’est à vous de décider.
V : J’ai essayé à plusieurs reprises et j’ai échoué.
N.M : Essayez encore. Si vous continuez à essayer, quelque chose peut arriver. Mais si
vous ne le faites pas, vous êtes coincé. Vous pouvez connaître tous les mots justes,
citer les écritures, être brillant dans vos discussions et pourtant rester un sac d’os : Ou
bien vous pouvez être des plus discrets et humbles, une personne tout à fait insignifiante, et cependant rayonnante de bonté et de profonde sagesse.

Nisargadatta Maharaj
Extrait traduit pour https://meditations-avec-sri-nisargadatta-maharaj.com/ .  Version originale éditée par Maurice Frydman à partir des enregistrements en Marathi de Nisargadatta Maharaj et  publiée dans – « I am That » Acorn Press

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