Je suis Cela 97 : qui n’est séparé de rien

L’esprit et le monde ne sont pas séparés
Visiteur : Je vois ici des photos de plusieurs saints et on me dit qu’ils sont les
fondateurs spirituels de votre lignée. Qui sont-ils et comment tout cela a-t-il commencé ?
Nisaragdatta Maharaj : Nous sommes collectivement appelés les « Neuf Maîtres ». La légende dit que notre premier maître était le Rishi Dattatreya, la grande incarnation de la trinité de Brahma, Vishnu et Shiva. Même les « Neuf Maîtres » (Navnath) sont mythiques.
V : Quelle est la particularité de leur enseignement ?

N.M : Sa simplicité, tant dans la théorie que dans la pratique.
V: Comment devient-on Navnath ? Par initiation ou par succession ?
N.M : Ni l’un ni l’autre. La tradition des Neuf Maîtres, Navnath Parampara, est comme une
rivière – elle se jette dans l’océan de la Réalité et quiconque y entre est emporté par elle.
V : Cela implique-t-il d’être accepté par un maître vivant appartenant à la même tradition ?
N.M : Ceux qui pratiquent la sadhana consistant à focaliser leur mental sur  » je suis  » peuvent se sentir liés à d’autres qui ont suivi la même sadhana et ont abouti. Ils peuvent décider de verbaliser leur sentiment de parenté en s’appelant eux-mêmes Navnath-s. Cela leur donne le plaisir d’appartenir à une tradition établie.
V : L’adhésion leur apporte-t-elle un quelconque avantage ?
N.M : Le cercle du satsang, la « compagnie des saints », s’agrandit avec le temps.

V :Accèdent-ils ainsi à une source de pouvoir et de grâce à laquelle ils n’auraient pas eu
accès autrement ?
N.M : Le pouvoir et la grâce sont pour toutes celles et ceux qui les demandent. Se donner un nom particulier ne sert à rien. Appelez-vous par n’importe quel nom – tant que vous êtes
intensément attentif à vous-même, les obstacles accumulés à la connaissance du Soi sont
voués à être effacés.
V : Si j’aime votre enseignement et que j’accepte vos conseils, puis-je me considérer comme un Navnath ?
N.M : Cela satisfera votre mental accro aux mots ! Le nom ne vous changera pas. Au
mieux, il vous rappellera de bien vous comporter. Il y a une succession de guru-s et de
leurs disciples, qui à leur tour forment d’autres disciples et ainsi la lignée est maintenue.
Mais la continuité de la tradition est informelle et spontanée. C’est comme un nom de
famille, mais ici la famille est spirituelle.
V : Faut-il se réaliser pour adhérer à la Sampradaya ?
N.M : La Navnath Sampradaya n’est qu’une tradition, une façon d’enseigner et de pratiquer.
Elle ne désigne pas un niveau de conscience. Si vous acceptez un enseignant de la
Navnath Sampradaya comme guru, vous rejoignez sa Sampradaya. En général, vous
recevez un gage de sa grâce – un regard, un toucher ou une parole, parfois un rêve intense
ou un souvenir fort. Parfois, le seul signe de grâce est un changement significatif et rapide
de caractère et de comportement.
V : Je vous connais depuis quelques années et je vous rencontre régulièrement. Votre
évocation n’est jamais loin de mon esprit. Est-ce que cela me permet d’appartenir à votre
Sampradaya ?
N.M : Votre appartenance est une question de sentiment et de conviction. Sinon tout cela
est verbal et formel. En réalité, il n’y a ni guru ni disciple, ni théorie ni pratique, ni
ignorance ni réalisation. Tout dépend de ce pourquoi vous vous prenez. Connaissez-vous
correctement. Il n’y a pas de substitut à la connaissance de soi.
V : Quelle preuve aurai-je que je me connais correctement ?
N.M : Vous n’avez pas besoin de preuves. L’expérience est unique et indubitable. Elle vous
apparaîtra soudainement, lorsque les obstacles auront été éliminés dans une certaine
mesure. C’est comme une corde effilochée qui se rompt. Il s’agit d’user les fils. La
rupture est inévitable. On peut la retarder, mais pas l’empêcher.
V : Votre refus de la causalité me laisse perplexe. Cela signifie-t-il que personne n’est
responsable du monde tel qu’il est ?
N.M : L’idée de responsabilité est dans votre esprit. Vous pensez qu’il doit y avoir quelque
chose ou quelqu’un d’unique responsable de tout ce qui se passe. Il y a une
contradiction entre un univers multiple et une cause unique. L’un ou l’autre doit être
faux. Ou les deux. De mon point de vue, il ne s’agit que de rêveries. Il n’y a pas de
réalité dans les idées. Le fait est que sans vous, ni l’univers ni sa cause n’auraient pu
voir le jour.
V : Je n’arrive pas à savoir si je suis la créature ou le créateur de l’univers.
N.M : « Je suis » est un fait toujours présent, tandis que « Je suis créé » est une idée. Ni Dieu ni
l’univers ne sont venus vous dire qu’ils vous ont créé. Le mental obsédé par l’idée de
causalité invente la création et se demande ensuite « qui est le créateur ». C’est l’esprit lui-même qui est le créateur. Mais même cela n’est pas tout à fait vrai, car le créé et son créateur ne font qu’un. L’esprit et le monde ne sont pas séparés. Comprenez bien que ce que vous pensez être le monde est votre propre esprit.
V : Existe-t-il un monde au-delà ou en dehors de l’esprit ?
N.M : Tout l’espace et le temps prennent place dans le mental. Où trouverez-vous un monde supra-mental ? Il y a plusieurs niveaux de mental et chacun projette sa propre version,
mais tous sont dans le mental et créés par le mental.
V : Quelle est votre attitude face au péché ? Comment voyez-vous un pécheur, quelqu’un
qui enfreint la loi, intérieurement ou extérieurement ? Voulez-vous qu’il change ou avez-vous simplement pitié de lui ? Ou êtes-vous indifférent à son égard à cause de ses péchés
?
N.M : Je ne connais ni péché, ni pécheur. Vos distinctions et évaluations ne me lient
pas. Chacun se comporte selon sa nature. On ne peut rien y faire, ni le regretter.
V : D’autres souffrent.
N.M : La vie se nourrit de la vie. Dans la nature, le processus est obligatoire, dans la
société, il devrait être volontaire. Il ne peut y avoir de vie sans sacrifice. Un pécheur
refuse de se sacrifier et provoque la mort. C’est ainsi et il n’y a pas lieu de le condamner
ou de le plaindre.
V : Vous éprouvez certainement au moins de la compassion lorsque vous
voyez un homme plongé dans le péché.

N.M : Oui, j’ai le sentiment d’être cet homme et que ses péchés sont mes péchés.
V : D’accord, et ensuite ?
N.M : En devenant un avec lui, il devient un avec moi. Ce n’est pas un processus conscient,
cela se fait tout seul. Aucun de nous ne peut l’aider. Ce qui doit changer changera de toute
façon ; il suffit de se connaître tel que l’on est, ici et maintenant. L’investigation intense et
méthodique de l’esprit est le yoga.
V : Qu’en est-il des chaînes du destin forgées par le péché ?
N.M : Lorsque l’ignorance, la mère du péché, se dissout, le destin, la compulsion à pécher
de nouveau, cesse.
V : Il y a des châtiments qui s’en suivent.
N.M : Avec la fin de l’ignorance, tout prend fin. Les choses sont alors vues telles qu’elles sont et elles sont bonnes.
V : Si un pécheur, un transgresseur de la loi, se présente devant vous et demande votre
grâce, quelle sera votre réponse ?
N.M : Il obtiendra ce qu’il demande.
V : En dépit du fait qu’il était un homme très mauvais ?
N.M : Je ne connais pas de mauvaises personnes, je ne connais que moi-même. Je ne vois
ni saints ni pécheurs, seulement des êtres vivants. Je ne distribue pas de grâces. Il n’y a
rien que je puisse donner, ou refuser, que vous n’ayez déjà en égale mesure. Soyez
simplement conscients de vos richesses et utilisez-les pleinement. Tant que vous
imaginerez que vous avez besoin de ma grâce, vous serez à ma porte pour la mendier.
Ma demande de grâce auprès de vous n’aurait pas plus de sens ! Nous ne sommes pas
séparés, le Réel est notre bien commun.
V : Une mère vient vous voir pour vous raconter ses malheurs. Son fils unique s’est mis
à la drogue et au sexe et va de mal en pis. Elle demande votre grâce. Quelle sera votre
réponse ?
N.M : Je m’entendrai probablement lui dire que tout ira bien.

V: C’est tout ?
N.M : C’est tout. Qu’attendiez-vous de plus ?
V : Mais le fils de la femme changera-t-il ?
N.M : Peut-être, peut-être pas.
V : Les personnes qui vous entourent et qui vous connaissent depuis de nombreuses années affirment que lorsque vous dites « tout ira bien », les choses se passent invariablement comme vous le dites.
N.M : Vous pouvez tout aussi bien dire que c’est le coeur de la mère qui a sauvé l’enfant.
Pour tout, il y a d’innombrables causes.
V : Il se dit que celui qui ne veut rien pour lui-même est tout-puissant. L’univers
entier est à sa disposition.
N.M : Si vous le croyez, agissez en conséquence. Abandonnez tout désir personnel et utilisez le pouvoir ainsi économisé pour changer le monde !
V : Tous les bouddhas et les rishis n’ont pas réussi à changer le monde.
N.M : Le monde résiste au changement. Par sa nature même, il est douloureux et
transitoire. Voyez-le tel qu’il est et débarrassez-vous de tout désir et de toute peur.
Lorsque le monde ne vous retient pas et ne vous lie pas, il devient une demeure de joie
et de beauté. Vous ne pouvez être véritaablement heureux dans le monde que lorsque vous en êtes libéré.
V : Qu’est-ce qui est bien et qu’est-ce qui est mal ?
N.M : En général, ce qui cause la souffrance est mauvais et ce qui la supprime est bon. Le corps et l’esprit sont limités et donc vulnérables ; ils ont besoin d’être protégé, ce qui engendre la peur.
Tant que vous vous identifiez à eux, vous êtes condamné à souffrir ; réalisez votre
indépendance et restez heureux. Je vous le dis, c’est le secret du bonheur. Croire que
vous dépendez des choses et des gens pour être heureux est dû à l’ignorance de votre
vraie nature ; savoir que vous n’avez besoin de rien pour être heureux, si ce n’est de la
connaissance du Soi, c’est la sagesse.
V : Qu’est-ce qui vient en premier, la conscience d’être ou le désir ?
N.M : Avec l’émergence de la conscience d’être dans la conscience, les idées de ce que vous êtes et de ce que vous devriez être surgissent dans votre esprit. Cela fait naître le désir et l’action, et le processus de devenir commence. Le devenir n’a apparemment ni
commencement ni fin, car il recommence à chaque instant. Avec la cessation de l’imagination et du désir, le devenir cesse et l’être ceci ou cela se fond dans l’être pur, qui
n’est pas descriptible, mais seulement expériementer directement.
Le monde vous paraît si incroyablement réel parce que vous y pensez tout le temps ;
cessez d’y penser et il se dissoudra en un mince brouillard. N’oubliez pas que lorsque le
désir et la peur cessent, l’esclavage prend fin également. C’est l’implication émotionnelle,
le modèle de goûts et d’aversions que nous appelons caractère et tempérament, qui crée
la servitude.
V : Sans désir et sans peur, quel est le motif de l’action ?
N.M : Aucun, à moins que vous ne considériez l’amour de la vie, de la vérité, de la beauté,
comme un motif suffisant. N’ayez pas peur d’être libéré du désir et de la peur. Cette
liberté vous permet de vivre une vie tellement différente de tout ce que vous connaissez, tellement plus intense et intéressante, qu’en vérité, en perdant tout, vous gagnez tout.
V : Puisque vous faites remonter votre ascendance spirituelle au Rishi Dattatreya, avons-nous raison de croire que vous et tous vos prédécesseurs êtes des réincarnations du Rishi ?
N.M : Vous pouvez croire en tout ce que vous voulez et si vous agissez en fonction de votre
croyance, vous en obtiendrez les fruits ; mais pour moi, cela n’a aucune importance. Je
suis ce que je suis et cela me suffit. Je n’ai aucun désir de m’identifier à qui que ce soit,
aussi illustre soit-il. Je ne ressens pas non plus le besoin de prendre les mythes pour la
Réalité. Je ne m’intéresse qu’à l’ignorance et à la libération de l’ignorance. Le rôle d’un
guru est de dissiper l’ignorance dans le coeur et l’esprit de ses disciples. Une fois que le
disciple a compris, c’est à lui de confirmer l’action. Personne ne peut agir à la place d’un
autre. Et s’il n’agit pas correctement, cela signifie seulement qu’il n’a pas compris et que
le travail du guru n’est pas terminé.
V : Il doit y avoir aussi des cas désespérés ?
N.M : Rien n’est désespéré. Les obstacles peuvent être surmontés. Ce que la vie ne peut
réparer, la mort y mettra fin, mais le guru ne peut échouer.
V : Qu’est-ce qui vous donne cette assurance ?
N.M : Le guru et la réalité intérieure de l’homme ne font qu’un et travaillent ensemble vers le
même but – la rédemption et le salut de l’esprit. Ils ne peuvent pas échouer. Ils construisent
leurs ponts à partir des rochers mêmes qui les obstruent. L’état de veille n’est pas le tout de l’être – il y a d’autres niveaux sur lesquels l’homme est beaucoup plus coopératif. Le
guru est chez lui à tous les niveaux et son énergie et sa patience sont inépuisables.
V : Vous ne cessez de me dire que je rêve et qu’il est grand temps que je me réveille.
Comment se fait-il que le Maharaj, qui est venu à moi dans mes rêves, n’ait pas réussi à
me réveiller ? Il ne cesse de m’exhorter et de me rappeler à l’ordre, mais le rêve continue.
N.M : C’est parce que vous n’avez pas vraiment compris que vous rêvez. C’est l’essence
même de la servitude – le mélange du Réel et de l’irréel. Dans votre état actuel, seul le
sens « je suis » fait référence à la Réalité ; le « quoi » et le « comment je suis » sont des illusions
imposées par le destin ou par le hasard.

V : Quand le rêve a-t-il commencé ?
N.M : Il semble ne pas avoir de commencement, mais en fait il n’existe que
maintenant. D’instant en instant, vous le renouvelez. Lorsque vous aurez vu que vous
rêvez, vous vous réveillerez. Mais vous ne le voyez pas, parce que vous voulez que le
rêve continue. Un jour viendra où vous désirerez de tout votre coeur et de tout votre esprit
la fin du rêve, et où vous serez prêt à payer n’importe quel prix ; le prix sera la sérénité et
le détachement, la perte d’intérêt pour le rêve lui-même.
V : Comme je suis impuissant. Tant que le rêve de l’existence durera, je veux qu’il
continue. Tant que je veux qu’il continue, il durera.
N.M : Vouloir que cela continue n’est pas inévitable. Voyez clairement votre état, votre
clarté même vous libérera.
V : Tant que je suis avec vous, tout ce que vous dites me semble assez évident ; mais
dès que je m’éloigne de vous, je cours dans tous les sens, agité et anxieux.
N.M : Vous n’avez pas besoin de vous éloigner de moi, du moins dans votre esprit. Mais
votre mental s’occupe du bien-être dans le monde !
V : Le monde est plein de problèmes, il n’est pas étonnant que mon esprit en soit aussi rempli.
N.M : Y a-t-il jamais eu un monde sans problèmes ? Votre existence en tant que personne
dépend de la violence faite aux autres. Votre corps même est un champ de bataille, de
morts et de mourants. L’existence implique la violence.
V : En tant que corps – oui. En tant qu’être humain, certainement pas. Pour l’humanité,
la non-violence est la loi de la vie et la violence celle de la mort.
N.M : Il y a peu de non-violence dans la nature.
V : Dieu et la nature ne sont pas humains et n’ont pas besoin de l’être. Je ne m’occupe
que de l’homme. Pour être humain, je dois absolument faire preuve de compassion.
N.M : Vous rendez-vous compte que tant que vous avez un moi à défendre, vous devez être violent ?
V : C’est le cas. Pour être vraiment humain, je dois être sans moi. Tant que je suis
égoïste, je suis un sous-homme, tout au plus un humanoïde.
N.M : Nous sommes donc tous des sous-hommes et seuls quelques-uns sont humains. Peu
ou beaucoup, c’est encore une fois la clarté et la charité qui font de nous des êtres
humains. Les sous-hommes – les « humanoïdes » – sont dominés par tamas et rajas et les
humains par sattva. La clarté et la charité sont sattva car elles affectent l’esprit et l’action.
Mais le Réel est au-delà de sattva. Depuis que je vous connais, vous semblez toujours
vouloir aider le monde. Dans quelle mesure l’aidez-vous ?
V : En rien. Le monde n’a pas changé, ni moi non plus. Mais le monde souffre et je
souffre avec lui. Lutter contre la souffrance est une réaction naturelle. Et que sont la
civilisation et la culture, la philosophie et la religion, si ce n’est une révolte contre la
souffrance. Le mal et l’extinction du mal, n’est-ce pas notre principale préoccupation ? Vous
pouvez appeler cela de l’ignorance, cela revient au même.
N.M : Effectivement, les mots n’ont pas d’importance, pas plus que la forme dans laquelle vous vous trouvez en ce moment. Noms et formes changent sans cesse. Voyez-vous comme le témoin immuable du mental changeant.
Cela suffit.

Nisargadatta Maharaj
Extrait traduit pour https://meditations-avec-sri-nisargadatta-maharaj.com/ .  Version originale éditée par Maurice Frydman à partir des enregistrements en Marathi de Nisargadatta Maharaj et  publiée dans – « I am That » Acorn Press

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