Visiteur : Vous ne cessez de dire que je ne suis jamais né et que je ne mourrai jamais.
Si c’est le cas, comment se fait-il que je voie le monde comme un monde qui est né et qui
mourra sûrement ?
Nisargadatta Maharaj : Vous le croyez parce que vous n’avez jamais remis en question votre croyance selon laquelle vous êtes le corps qui, évidemment, naît et meurt. De son vivant, il attire l’attention et fascine si complètement qu’il est rare que l’on perçoive sa véritable nature. C’est comme si l’on voyait la surface de l’océan et que l’on oubliait complètement l’immensité qui se trouve en dessous. Le monde n’est que la surface du vaste esprit. Ce que nous appelons les pensées ne sont que des ondulations dans l’esprit. Lorsque l’esprit est calme, il reflète la Réalité. Lorsqu’il est immobile de part en part, il se dissout et seule la Réalité demeure. Cette Réalité est tellement concrète, tellement actuelle, tellement plus tangible que l’esprit et la matière, qu’en comparaison, même le diamant est doux comme du beurre. Cette réalité bouleversante rend le monde onirique, brumeux, insignifiant.
V : Ce monde, avec tant de souffrances, comment pouvez-vous le considérer comme
sans intérêt ? Quelle insensibilité !
N.M : C’est vous qui êtes insensible, pas moi. Si votre monde est si plein de souffrances,
faites quelque chose pour y remédier ; n’en rajoutez pas par cupidité ou par indolence.
Je ne suis pas lié à votre monde de rêve. Dans mon monde, les graines de la souffrance, du désir et de la peur ne sont pas semées et la souffrance ne croît pas. Mon monde est exempt d’oppositions, de divergences mutuellement destructrices ; l’harmonie y règne ; sa paix est semblable à celle du roc ; cette paix et ce silence sont mon corps.
V : Ce que vous dites me rappelle le dharmakaya du Bouddha.
N.M : Peut-être. Il n’est pas nécessaire de s’égarer dans la formulation. Considérez simplement la personne que vous vous imaginez être comme une partie du monde que vous percevez dans votre mental et regardez le mental de l’extérieur, car vous n’êtes pas le mental. Après tout, votre seul problème est de vous identifier avec empressement à tout ce que vous percevez. Abandonnez cette habitude, souvenez-vous que vous n’êtes pas ce que vous percevez, utilisez votre pouvoir de distanciation vigilante. Voyez-vous dans tout ce qui vit et votre comportement exprimera votre vision. Une fois que vous avez compris qu’il n’y a rien dans ce monde que vous puissiez considérer comme votre propriété, vous le regardez de l’extérieur comme vous regardez une pièce de théâtre sur la scène ou un film sur l’écran, en admirant et en appréciant, tout en restant immuable. Tant que vous vous imaginez être quelque chose de tangible et de solide, une chose parmi les choses, existant réellement dans le temps et l’espace, éphémère et vulnérable, vous serez naturellement anxieux de survivre et de croître. Mais lorsque vous vous connaîtrez comme étant au-delà de l’espace et du temps – en contact avec eux seulement au point de rencontre de l’ici et du maintenant, sans compromission avec votre Nature omniprésente et contenant tout, inapprochable, inattaquable, invulnérable – vous n’aurez plus peur.
Connaissez-vous tel que vous êtes – contre la peur, il n’y a pas d’autre remède.
Vous devez apprendre à penser et à ressentir selon ces principes, sinon vous resterez
indéfiniment sur le niveau personnel du désir et de la peur, du gain et de la perte, de la croissance et du dépérissement.
Un problème personnel ne peut être résolu à son propre niveau. Le désir même de vivre est
le messager de l’amour de Dieu.
Le monde est un océan de douleur et de peur, d’anxiété et de désespoir. Les plaisirs sont
comme les poissons, peu nombreux et rapides, rarement au rendez-vous, vite disparus.
Un homme peu intelligent croit, contre toute évidence, qu’il est une exception et que le monde lui doit le bonheur. Mais le monde ne peut pas donner ce qu’il n’a pas ; irréel jusqu’à la moelle, il n’est d’aucune utilité pour le vrai bonheur. Il ne peut en être autrement.
Nous recherchons le Réel parce que nous sommes malheureux dans l’irréel. Le bonheur
est notre vraie nature et nous n’aurons de cesse de le trouver. Mais il est rare que nous
sachions où le chercher. Une fois que vous avez compris que le monde n’est qu’une vision erronée de la Réalité et n’est pas ce qu’il semble être, vous êtes libéré de ses obsessions. Seul ce qui est compatible avec votre être réel peut vous rendre heureux et le monde, tel que vous le percevez, en est la négation pure et simple.
Restez très silencieux et observez ce qui remonte à la surface de votre esprit. Rejetez le
connu, accueillez l’inconnu et rejetez-le à son tour. Vous parvenez ainsi à un état dans
lequel il n’y a pas de connaissance, mais seulement de l’être, dans lequel l’être lui-même
est une connaissance. Connaître par l’être est une connaissance directe. Elle est fondée
sur l’identité du voyant et du vu. La connaissance indirecte est fondée sur la sensation et
la mémoire, sur la proximité du percevant et de sa perception, prisonnière dans le contraste
entre les deux. Il en va de même pour le bonheur. En général, il faut être triste pour
connaître la joie et heureux pour connaître la tristesse. Le vrai bonheur est sans cause et
ne peut disparaître par manque de stimulation. Il n’est pas l’opposé de la tristesse, il englobe toute la tristesse et la souffrance.
V : Comment peut-on rester heureux au milieu de tant de souffrances ?
N.M : Rien ne s’y oppose- le bonheur intérieur est incroyablement réel. Comme le soleil dans le ciel,ses expressions peuvent être brouillées, mais il n’est jamais absent,
V : Lorsque nous avons des problèmes, nous sommes forcément malheureux.
N.M : La peur est le seul problème. Sachez que vous en êtes indépendant et vous serez
libéré de la peur et de ses ombres.
V : Quelle est la différence entre le bonheur et le plaisir ?
N.M : Le plaisir dépend des choses, le bonheur n’en dépend pas.
V : Si le bonheur est indépendant, pourquoi ne sommes-nous pas toujours heureux ?
N.M : Tant que nous croirons que nous avons besoin de choses pour être heureux, nous croirons aussi qu’en leur absence nous devons être malheureux. Le mental se façonne
toujours en fonction de ses croyances. D’où l’importance de se rendre à l’évidence qu’il n’y a pas besoin d’aller chercher le bonheur, qu’au contraire, le plaisir est une distraction et une
nuisance, car il ne fait qu’accroître la fausse conviction qu’on a besoin d’avoir et de faire
des choses pour être heureux, alors qu’en réalité c’est tout le contraire.
Mais pourquoi parler de bonheur ? On ne pense au bonheur que lorsqu’on est malheureux
: Un homme qui dit : « Maintenant, je suis heureux » est entre deux chagrins – le passé et
l’avenir. Ce bonheur n’est qu’une simple excitation causée par le soulagement de la
douleur. Le vrai bonheur ne see manifeste que dans l’oubli de soi. La meilleure façon de l’exprimer négativement est de dire : « Il n’y a rien qui ne va pas chez moi : Je n’ai aucune raison de m’inquiéter ». Après tout, le but ultime de toute sadhana est d’atteindre un point où cette conclusion, au lieu de n’être que verbale, est basée sur une expérience réelle et omniprésente.
V : Quelle expérience ?
N.M : L’expérience d’être vide, désencombré de souvenirs et d’attentes ; c’est comme le bonheur des grands espaces, d’être jeune, d’avoir tout le temps et l’énergie pour faire des choses, pour la découverte, pour l’aventure.
V : Que reste-t-il à découvrir ?
N.M : L’univers à l’extérieur et l’immensité à l’intérieur tels qu’ils sont en réalité, dans le
vaste Esprit et Coeur de Dieu. Le sens et le but de l’existence, le secret de la souffrance,
la rédemption de l’ignorance par la vie.
V : Si être heureux, c’est être libéré de la peur et de l’inquiétude, ne peut-on pas dire
que l’absence d’ennuis est la cause du bonheur ?
N.M : Un état d’absence, de non-existence ne peut être une cause ; la préexistence d’une
cause est impliquée dans la notion. Votre état naturel, dans lequel rien n’existe, ne peut
être une cause du devenir ; les causes sont cachées dans le grand et mystérieux pouvoir
de la mémoire. Mais votre véritable demeure est dans le Rien, dans le Vide de tout contenu.
V : Le vide et le néant – quelle horreur !
N.M : Vous l’affrontez le plus joyeusement du monde lorsque vous vous endormez !
Découvrez par vous-même l’état du sommeil éveillé et vous le trouverez tout à fait en
harmonie avec votre vraie Nature. Les mots ne peuvent que vous donner une idée et l’idée
n’est pas l’expérience. Tout ce que je peux dire, c’est que le vrai bonheur n’a pas de cause
et que ce qui n’a pas de cause est immuable.
Ce qui ne veut pas dire qu’il est perceptible, comme le plaisir. Ce qui est perceptible,
c’est la douleur et le plaisir ; l’état d’absence de douleur ne peut être décrit que négativement. Pour le connaître directement, il faut dépasser le mental accroché à la
causalité et à la tyrannie du temps.
V : Si le bonheur n’est pas conscient et que la conscience n’est pas heureuse, quel est le
lien entre les deux ?
N.M : L’expérience consciente étant un produit des conditions et des circonstances, elle en dépend et change avec elles. Ce qui est indépendant, incréé, intemporel et immuable, et pourtant toujours nouveau et frais, est au-delà du mental. Lorsque le mental tente d’y penser, le mental se dissout
V : Lorsque tout disparaît, le néant subsiste.
N.M : Comment peut-il y avoir rien sans quelque chose ? Le rien n’est qu’une idée, il dépend du souvenir de quelque chose. L’Être pur est tout à fait indépendant de l’existence, qui est définissable et descriptible.
V : Dites-nous : au-delà de l’esprit, la conscience d’exister se poursuit-elle ou s’arrête-telle
avec l’esprit ?
N.M : La conscience d’exister va et vient, la Présence, elle, brille immuablement.
V : Qui est conscient dans la Présence ?
N.M : Lorsqu’il y a une personne, il y a aussi une conscience d’exister. Le « je suis », l’esprit, la
conscience d’être participent d’un même état. Si vous dites « je suis conscient », cela signifie
seulement : « je suis conscient de penser être conscient ». Il n’y a pas de « je suis » dans la Présence pure.
V : Qu’en est-il du témoin ?
N.M : Le témoin est un élément du mental. Le témoin va de paire avec ce dont il est témoin.
Dans l’état de non-dualité, toute séparation cesse.
V : Et pour vous ? Dans la Présence pure, qu’en est-il ?
N.M : La personne, le « je suis ce corps, cet esprit, cette chaîne de souvenirs, ce paquet de
désirs et de peurs » disparaît, mais quelque chose que l’on peut appeler l’identité demeure.
Elle me permet de devenir une personne lorsque c’est nécessaire. L’amour crée ses
propres nécessités, même celle de devenir une personne.
V : On dit que la Réalité se manifeste sous la forme de l’existence, de la conscience et
de la félicité. Sont-elles absolues ou relatives ?
N.M : Elles sont relatives les unes aux autres et dépendent les unes des autres. La Réalité est indépendante de ses expressions.
V : Quelle est la relation entre la Réalité et ses expressions ?
N.M : Aucune relation. En réalité, tout est réel et identique. Comme nous le disons, le
saguna et le nirguna ne font qu’un dans le Parabrahman. Il n’y a que le Suprême. En
mouvement, il est saguna. Immobile, il est nirguna. Mais ce n’est que l’esprit qui bouge ou
ne bouge pas. Le Réel est au-delà, vous êtes au-delà. Une fois que vous avez compris
qu’aucune chose perceptible, ou concevable ne peut être vous-même, vous êtes libre de
vos imaginations. Tout voir comme de l’imagination, née du désir, est nécessaire à la
réalisation du Soi. Nous passons à côté du réel par manque d’attention et créons l’irréel
par excès d’imagination. Il faut donner son coeur et son esprit à ces choses et les examiner
sans cesse. C’est comme la cuisson d’un aliment. Il faut le laisser sur le feu pendant un
certain temps avant qu’il ne soit prêt.
V : Ne suis-je pas sous l’emprise du destin, de mon karma ? Que puis-je faire contre cela
? Ce que je suis et ce que je fais est prédéterminé. Même mon soi-disant libre choix est
prédéterminé ; seulement je n’en suis pas conscient et je m’imagine être libre.
N.M : Encore une fois, tout dépend de la façon dont on voit les choses. L’ignorance est
comme une forte fièvre – elle vous fait voir des choses qui n’existent pas. Le karma est le
traitement divinement prescrit. Accueillez-le et suivez fidèlement les instructions et vous
guérirez. Un patient quittera l’hôpital après s’être rétabli. Insister sur une liberté de choix
et d’action immédiate ne fera que retarder la guérison. Acceptez votre destin et
accomplissez-le – c’est le chemin le plus court pour vous libérer du destin, mais non pas
de l’amour et de ses exigences. Agir par désir et peur, c’est l’esclavage ; agir par
amour, c’est la liberté.
Nisargadatta Maharaj
Extrait traduit pour https://meditations-avec-sri-nisargadatta-maharaj.com/ . Version originale éditée par Maurice Frydman à partir des enregistrements en Marathi de Nisargadatta Maharaj et publiée dans – « I am That » Acorn Press


